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LES OEUVRES:
L'eau a, de tous temps, intéressé les compositeurs : qu'il s'agisse de cours d'eau, de lacs ou d'océans, leurs ondoiements, leur calme ou leurs fureurs ont constitué des sources d'inspiration fécondes pour la musique.
L'évocation de l'eau peut aussi déboucher sur des rencontres avec des créatures aquatiques, fascinantes telles qu’Ondines, Sirènes et Rusalkas, ou inquiétantes tels des Vikings.
Notre programme vise à présenter une sélection d’œuvres marquantes sur ces thèmes, du XVIIIème au XXème siècles.
Georg Friedrich HAENDEL (1685 – 1759) : Water Music : Hornpipe :
Cette "musique sur l'eau" fut composée en 1717, à l'occasion d'un déplacement sur la Tamise du roi Georges 1er, l'orchestre étant placé sur une barque qui accompagnait celle du souverain. Musique d'apparat,c'est aussi une musique de plein air, et ceci commande le style de l’œuvre : faisant la part belle aux vents, elle consiste en suites de différents numéros.
Celui que nous présentons est dit "alla hornpipe", c'est à dire dans le style d'une danse populaire de marins. Il est remarquable par son brio et son énergie.
Albert LORTZING (1801-1851) : Ondine : Ouverture :
Lortzing fut un compositeur autodidacte, "enfant de la balle" dont le métier s'affirma avec l'expérience de la scène. S'inscrivant dans la descendance de Mozart et Weber, il écrivit essentiellement des œuvres lyriques dont plusieurs restent à l'affiche en Allemagne ("Der Wildschütz", "Tsar et charpentier").
Si la plupart de ses ouvrages relèvent de l'équivalent allemand de l'opéra-comique français, Undine (1845) tend vers l'opéra romantique. Son livret vient d'un conte de Friedrich de La Motte-Fouqué, paru en 1811, dans lequel une ondine cherche, en épousant un chevalier, à acquérir l'âme dont elle est dépourvue.
Ce canevas a durablement inspiré les musiciens : dès 1815, E.T.A. Hoffmann en avait fait un opéra, et la vogue a duré jusqu'au XXème siècle : outre Giraudoux au théâtre (1939), Henze en tira un ballet en 1957, et Daniel Lesur un opéra créé par l'Opéra de Paris en 1982.
L'ouverture de Lortzing campe nettement l'atmosphère romantique avec une introduction dramatique – dont le thème reviendra plus loin – suivie d'épisodes plus gracieux qui débouchent sur une évocation du miroitement des eaux calmes.
Wolfgang-Amadeus MOZART (1756-1791) : Cosi fan tutte : Trio "Soave sia il vento" :
Dans Cosi fan tutte (1790), Mozart présente deux jeunes hommes éprouvant la fidélité de leurs amoureuses en la confrontant à leur absence. Le trio se situe juste après le départ de la barque des deux hommes : leurs amantes et le vieux libertin qui a suscité cette mise à l'épreuve restent sur le rivage et souhaitent bonne mer et bon vent aux voyageurs.
Il s'agit d'un moment de grâce musicale absolue : les trois voix se combinent sur le tapis ondoyant de l'orchestre, qui évoque le frémissement des flots, tandis qu'affleurent les émotions des protagonistes, d'autant plus convaincantes qu'elles sont contenues.
Ludwig van BEETHOVEN (1770-1827) : Symphonie n°6 "Pastorale" : Scène au ruisseau :
Dans la présentation de sa Symphonie n°6 (1808), Beethoven écrivit : « Symphonie pastorale : plutôt expression du sentiment que peinture ». Son deuxième mouvement, "Scène au ruisseau", peut conduire à nuancer cette affirmation.
En effet, l'évocation de l'eau y est assez flagrante, tant par la ritournelle ondoyante qui parcourt
le mouvement que par les scintillements qui l'accompagnent. Quant au concert d'oiseaux final, il est d'autant plus explicite que la partition en nomme les protagonistes : rossignol, caille et coucou.
Mais il importe peu que cette musique soit ou non descriptive : l'essentiel réside dans l'habileté avec laquelle Beethoven combine ses différents éléments pour en faire un chef d’œuvre de fraîcheur et de fluidité.
Franz SCHUBERT (1797-1828) : Am Meer (Au bord de la mer) :
Sur un poème de Heinrich HEINE, Schubert a écrit un Lied désolé décrivant une blessure amoureuse. Le cadre marin est évoqué par une musique délibérément "plate" et immobile, à peine animée par quelques frémissements, pour concentrer l'action sur les émois du cœur.
Initialement écrite pour voix et piano, l’œuvre a été orchestrée par Jules MASSENET.
Carl-Maria von WEBER (1786-1826) : Oberon :
Créé à Londres peu avant le décès du compositeur (1826), cet opéra est une féerie inspirée par la chanson de geste sur le chevalier Huon de Bordeaux et par "Le Songe d'une nuit d'été".
* Air de l'Océan :
L'héroïne, Rezia, est abandonnée sur un rivage après un naufrage. Elle évoque la puissance de l'océan, tantôt redoutable et tantôt calme. Puis elle voit apparaître un navire, et exulte en croyant que c'est son fiancé Huon qui vient la retrouver.
Ce canevas permet à ce grand air de parcourir une grande diversité d'atmosphères : le chant mobilise une large palette de ressources expressives, et l'orchestre n'est pas en reste, qu'il s'agisse de l'évocation du mouvement des vagues ou de l'utilisation de la trompette dans le grave, annonciatrice de Wagner. Au total, cet air est un jalon important dans le développement de l'opéra allemand.
* Air de la sirène :
Le calme est revenu sur les flots, et une sirène chante le plaisir d'y voguer en paix. Le contraste est total avec l'air précédent, mais la réussite n'est pas moindre . La fluidité et la souplesse de la musique donnent un grand charme à cet air.
Bedrich SMETANA (1824-1884) : La Moldau :
Engagé dans l'affirmation de la musique nationale tchèque, Smetana a notamment écrit un cycle de six pièces intitulé "Ma patrie" (Ma vlast) . La plus célèbre est consacrée à la Vltava (en allemand : Moldau) la plus longue rivière du pays, née des montagnes de Bohème et traversant sa capitale Prague avant de se jeter dans l'Elbe.
La pièce est un poème symphonique illustrant divers épisodes au long du cours d'eau. Son célèbre thème principal provient d'une chanson italienne du XVIème siècle : La Mantovana, assez fréquemment utilisée depuis lors. Ici, ce thème s'avère particulièrement bien adapté à l'évocation du courant de la rivière.
Nous en jouons une version abrégée, qui présente successivement : les sources et le cours supérieur de la Moldau, une scène de chasse en forêt, une noce paysanne, la danse des ondines (rusalkas) au clair de lune, le large cours de la Moldau arrivant vers le confluent final où elle se fond dans l'Elbe.
Antonin DVORAK (1841-1904) : Rusalka : Air de la lune :
Disciple de Smetana, Dvorak fut également influencé par Brahms et par Wagner. Il écrivit notamment 9 symphonies et plusieurs superbes poèmes symphoniques (dont l'un,"L'Ondin", évoque une créature aquatique). Auteur de 10 opéras, il connut le succès en 1901 avec "Rusalka" (Ondine), dont le livret vient de l’œuvre de La Motte-Fouqué et du conte d'Andersen "La petite sirène".
Dans l'air célèbre que nous présentons, l'ondine invoque la lune pour trouver l'âme-soeur chez les humains. Cette prière revêt un grand charme poétique, avec une couleur musicale particulière, mêlant la spontanéité de l'inspiration mélodique avec la richesse de l'écriture orchestrale évoquant l'atmosphère féerique du marais.
Piotr-Ilyitch TCHAIKOVSKI (1840-1893) : Le lac des cygnes :
Tchaïkovski fut l'un des premiers compositeurs du XIXème siècle à écrire des œuvres de qualité symphonique pour des ballets, à commencer par "Le lac des cygnes" (créé en 1877).
L'argument est proche de celui d'Ondine, quoique inversé : ici, une princesse a été vouée par un sortilège à revêtir la forme d'un cygne voguant sur un lac de larmes ; seul l'amour d'un homme pourra la délivrer.
Nous en donnons deux extraits :
*La Scène initiale du 2ème acte présente le cygne sur le lac. Il s'agit d'un des thèmes les plus somptueux de l'histoire de la musique ; romantique et enfiévré, il parcourt ensuite tout le ballet.
*La Danse des petits cygnes est d'un tout autre esprit : rythmée, légère, espiègle elle est tout aussi réussie.
Modeste MOUSSORGSKY (1839-1881) : La Khovanstchina : Prélude : L'aube sur la Moskowa :
Cet opéra était pratiquement achevé à la mort de son auteur, à l'exception de l'orchestration, réalisée par Rimsky-Korsakov pour la création en 1886. Avant d'aborder les sombres luttes de pouvoir qui précédèrent, à la fin du XVIIème siècle, l'avènement de Pierre le Grand, le prélude présente l'aube sur la Moskowa.
La vieille Moscou s’éveille. On entend le chant du coq, les trompettes se font écho. Les brumes se dissipent. Une large mélodie inspirée des chants populaires s’élève. Par des sonorités plus vives, plus brillantes, Moussorgsky évoque le lever du soleil.
Nicolaï RIMSKY-KORSAKOV (1844-1908) : Sadko : Air de l'hôte Viking :
Parmi les différents chefs d’œuvre lyriques de Rimsky-Korsakov, Sadko (1898) est particulièrement marqué par l'élément aquatique : il met en scène un barde de Novgorod, ville reliée par les rivières aussi bien à la Baltique qu'à la Mer Noire. Le barde rêve donc de devenir marchand-aventurier sur les océans lointains, ce qui le conduira à rencontrer le Roi de la mer et à épouser sa fille dans les profondeurs.
Avant cela, l'opéra présente divers marchands venus par les eaux depuis le monde entier à Novgorod, dont un Viking qui évoque avec beaucoup de force les sombres océans du Nord.
Giacomo PUCCINI (1858-1924) : Madama Butterfly : Air « Un bel di vedremo » :
La jeune Cio-Cio-San (dite : Butterfly) a été faussement mariée par sa famille – pour de l'argent – à un officier de marine américain temporairement basé à Nagasaki. Il est reparti, lui laissant un fils qu'elle élève dans l'illusion qu'ils sont tous deux américains et que son père reviendra pour les emmener. La désillusion qui suivra amènera la jeune femme au suicide.
Cet opéra (de 1904) dénonce ainsi une double oppression : l'impérialisme et le machisme. Il le fait sans dogmatisme, mais avec des moyens artistiques remarquables : sa finesse harmonique et orchestrale fit l'admiration de Debussy, et le personnage de Butterfly – passant de l'inconscience à la grandeur tragique – est l'un des plus émouvants du répertoire.
Dans son célèbre air « Un bel di vedremo », elle affirme sa foi dans le retour du navire de l'aimé, tout en gardant encore une gaîté de jeune fille.
Richard WAGNER (1813-1883) : Suite de L'Or du Rhin :
Le Rhin est l'un des éléments essentiels du monde tel que le représente la Tétralogie L'Anneau du Niebelung (créée en 1876) : le vol de l'or caché dans les flots est un facteur de déséquilibre qui durera jusqu'à ce que l'anneau forgé avec cet or soit restitué au fleuve, permettant ainsi le retour à l'ordre naturel des choses et la rédemption par l'amour.
La suite que nous jouons présente les principaux éléments aquatiques de cette première journée de la Tétralogie : l' « aube verdâtre » des profondeurs du fleuve, les Filles du Rhin qui jouent à sa surface, l'Or que l'on voit briller dans ses flots, puis l'invocation à l'orage prononcée par le Dieu Tonnerre, et l'arc en ciel, déployé après l'orage, sur lequel les Dieux feront solennellement leur entrée dans le Walhalla, leur nouveau palais illustrant leur pouvoir éphémère.
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